LE
MANAGER RESPONSABLE PEUT-IL RESTER MACHO ?

Au-delà de ses rubriques maintenant traditionnelles, cette nouvelle
lettre traite de deux sujets d’actualité. Le premier s’intéresse à la
place du développent durable dans le secteur public et dans l’économie
sociale, les articles qui lui sont consacrés, élargissent ainsi le
concept de responsabilité sociale aux organisations (RSO). Le deuxième
grand sujet de cette lettre, porte sur la diversité, d’une part, sur la
nécessaire articulation de sa gestion entre l’économique et l’éthique,
d’autre part sur le management de la mixité femmes/hommes dans
l’entreprise. Le peu de progrès dans les chiffres sexués du marché du
travail nous interpelle : le manager, même responsable, resterait-il
macho ?
Effet
de mode ou préoccupations récurrentes, l’égalité femmes/hommes fait
couler beaucoup d’encre. La presse féminine et managériale s’est emparée
de la question mettant à sa « une », les femmes qui réussissent (si
peu !), les réseaux féminins (si nombreux ! même si les plus influents
restent masculins). Ces magazines nous expliquent que les femmes
managères ont des qualités supérieures à celles des hommes (il n’est
jamais trop tard pour le reconnaître !) et donnent des conseils aux
hommes pour travailler avec elles, surtout si elles sont leur cheffe.
En France, les femmes ont atteint l’égalité juridique avec les hommes,
même si tout est perfectible, notamment en termes de reporting,
de preuves ou de sanctions. Mais l’égalité juridique n’assure par
l’égalité femmes/hommes dans le quotidien, notamment en politique ou
dans l’entreprise.
Les femmes sont
largement minoritaires dans les hautes sphères des organisations
(« plafond de verre »). À qui la faute ? À la société qui entretient
dès l’enfance les stéréotypes masculin et féminin, aux femmes qui ne se
donnent pas toujours les moyens d’accéder aux postes à responsabilité ;
enfin, aux managers qui, selon leur degré de machisme, craignent la
concurrence féminine sur le marché du travail, les difficultés qu’ils
pourraient rencontrer dans l’organisation du travail ou, pour les pires
d’entre eux, pensent que la place des femmes est au foyer.
Sur le marché du travail
français, la situation est paradoxale : in fine, les filles sont
plus diplômées que les garçons, cependant aucune femme ne dirige
aujourd’hui une entreprise du CAC 40 (l’américaine Pat Russo, avec la
fusion Alcatel-Lucent, fera bientôt figure de pionnière), et 7 femmes
seulement sont patronnes parmi les 5 000 premières entreprises
françaises. Quant aux conseils d’administration, la proportion de femmes
avoisinent les 7%, une partie d’entre elles étant des héritières ou des
représentantes du personnel sans droit de vote. La catégorie des cadres
est féminisée aux environs de 30% et la moitié des états-majors des
entreprises ne comptent aucune femme. Encore faut-il souligner qu’elles
représentent des fonctions dites féminines (« mur de verre ») :
communication, publicité, ressources humaines …
Pourquoi les managers
responsables s’intéresseraient-ils aux carrières des femmes ? Leur
première motivation doit être le souci d’égalité et, par voie de
conséquence, la non discrimination à tous les niveaux de la carrière des
femmes (du recrutement à la retraite). Être responsable, c’est choisir
de recruter un individu en fonction de ses compétences, et non pas
recruter un homme parce qu’il sera plus disponible, ne prendra pas de
congé de maternité ou pour enfants malades ou encore, pour des raisons
subjectives tels que le goût du risque n’est pas féminin, les équipes
mixtes sont difficiles à gérer (sous-entendu la présence de femmes
perturbent l’ambiance) ou a contrario embaucher des femmes pour leurs
prétendues « qualités féminines », les enfermant ainsi dans de nouveaux
ghettos.
Pour
garder les femmes dans leurs entreprises (surtout celles qui manquent de
personnel qualifié, à défaut d’hommes, elles embauchent des femmes !),
les managers mettent en place des bonnes pratiques qui doivent les aider
à concilier vie professionnelle et vie privée. Mesures sexistes et
indirectement discriminantes à l’égard des hommes et qui tendent
davantage à « paterner » les femmes qu’à établir une véritable égalité
professionnelle. Le refus de la discrimination positive en France, au
nom de l’égalité républicaine, est une vaste hypocrisie. Toutes les
mesures mises en place aujourd’hui pour réduire les discriminations,
s’inspirent, sans y faire référence, de l’affirmative action.
Considérée comme une mesure dérogatoire, elle précipitera le mouvement
vers l’égalité.
L’association RIODD (cf.
lettre précédente et/ou www.riodd.org), récemment créée, s’est
volontairement positionnée sur l’égalité femmes/hommes puisque la
présidence est assurée par une femme et la vice-présidence par un homme,
inversement pour son conseil d’orientation ; son bureau paritaire ainsi
que son CA. Mais l’association décline toute responsabilité quant à la
parité parmi les adhérents puisqu’elle relève de la seule volonté des
membres potentiels. Il en va de même dans les organisations. Oui : le
manager responsable doit prendre toutes dispositions pour assurer
l’égalité professionnelle. Mais, l’objectivité incite à ne pas rendre
l’entreprise responsable de toutes les inégalités qui existent entre les
hommes et les femmes. Le système social maintient cette infériorité de
la femme aussi bien dans la vie professionnelle que dans la vie
familiale. Cependant, aujourd’hui, les entreprises peuvent faire mieux.
Françoise de BRY
Administratrice du Cercle d’Éthique des Affaires (CEA)
Présidente du Réseau International de recherche
sur
les Organisations et le Développement Durable (RIODD)